Externalisation? (08/02/14)

Nous avons déjà longuement évoqué le phénomène de la fragmentation. Il est intéressant de le considérer en tant qu’externalisation.

Ce concept s’articule autour du rapport au monde du « nouveau sujet », mais aussi autour des solutions maladroites mises en place face à une crise de l’identité de l’individu, et ce, que ces solutions soient mises en place par le sujet lui-même ou par les instances sociétales.

Comme externalisation, entendons ce qui se projette de manière fragmentaire et maintient à dessein à l’extérieur, et qui pose toute causalité, toute responsabilité, toute identité comme extérieure au sujet.

Les nouvelles technologies sont le pilier d’une première externalisation facile à percevoir : celle des savoirs.

Pour faire court, à quoi bon maîtriser les savoirs puisqu’il suffit d’avoir accès à leur lieu de stockage ?

Au nom de l’ennui suscité chez les élèves par l’effort d’apprendre, de s’élever, de grandir, on propose de s’appuyer sur ces nouvelles technologies pour les séduire et les conduire aux savoirs (non plus au « gai savoir », mais à un savoir ludique et jouissif, de l’instant, à un savoir périssable dont on n’arrive pas à faire qu’il soit une base solide à la construction des savoirs  à venir). Cela, quitte à faire de l’enseignant le « super technicien », et de l’élève le « client », pour reprendre les termes de Claude Brilland. Notons qu’il y aurait là aussi une forme d’externalisation de la compétence de l’enseignant, ce, dans la mesure où sa légitimité tiendrait au fait de la maîtrise et de la dépendance à ces mêmes technologies.

Hormis ce vœu pieux (que de trouver là la solution), l’éducation, au même titre que la médecine, ou la politique semblent ne plus fonctionner que sur le constat du symptôme et de l’urgence à poser une solution. Force est de constater que l’on ne s’inscrit plus vraiment dans la durée nécessaire à la réflexion, à la décision, mais que le choix qui a été fait est celui de ne considérer le sujet, mais aussi l’évènement (pour peu que quoi que se soit puisse encore faire évènement) que sous l’éclairage de la solution rapide, et ce souvent hors de tout contexte. On apporte ainsi une réponse, fut-elle hors de propos, à ce qui aurait nécessité un temps plus ou moins long de réflexion.

A quand la société du QCM ? Peut-être y sommes-nous déjà pour partie…

La solution est souvent inscrite sur le registre de l’externalisation, ou pour illustrer le propos de manière un peu simpliste, sur celui du « botter en touche ». Pour le moins, elle ne procède plus d’un choix moral ou éthique, mais d’une logique urgentiste de la fuite en avant et tout azimut.

Les solutions proposées au nouveau sujet (difficile aujourd’hui d’imposer quoi que ce soit) sont des alternatives qui autorisent la négociation et la plainte.

Le réactif « victimal » est d’ailleurs encore une forme d’externalisation, puisqu’il extrait de la responsabilité comme de la singularité qui elle permet d’assumer ses actes, voire de les revendiquer.

Le point d’orgue de cette externalisation réside dans l’excitation permanente qui est un des paradigmes de notre nouveau sujet, comme il l’est de nos sociétés. En cela, il est indubitablement au diapason, sans pour autant être libre de son choix qui se réduit plutôt à une réactivité émotive séquentielle…

La mise au dehors, l’obscénité radicale, seraient peut être alors des modes de fragmentation réactive pour se protéger : à trop en voir, on finit par ne plus rien voir, et notre sujet de se dissoudre dans l’expression de sa propre autopsie festive, échappant ainsi à toute tentative d’identification et de responsabilité. Au demeurant force est de constater que les instances sociétales elles-mêmes se déresponsabilisent à l’envi. Rien d’ambiant qui n’incite à se « grandir », mais plutôt une injonction à la régression…

L’externalisation est une forme de décentrage, de délocalisation du sujet : le réflexif est banni pour cause de dangerosité. Son expression est d’autant plus difficile que la limite qui pose son fondement est devenue difficilement acceptable dans une logique de l’insatisfaction permanente.

Paradoxalement, le désir, dont on pourrait penser qu’il sera toujours satisfait (c’est le message de nos sociétés libérales) ne possède plus vraiment d’objet. Cela sans doute faute d’avoir eu, chez le nouveau sujet la possibilité d’intérioriser le manque comme l’interdit. Ces derniers, externalisés eux aussi font alors défaut dans l’édification de toute forme d’individualité, d’altérité.

Allons-nous assister à l’avènement d’un exo-humain, d’un exo-sujet, cela comme on peut parler d’un exosquelette chez certaines espèces ?

Quoi qu’il en soit, nous sommes à un tournant des plus difficiles à négocier et qui sans véritable réflexion risque de nous faire quitter la route de l’humanisation telle qu’elle fut jusqu’alors tracée.

 

Marc Bozec.



09/02/2014
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