Saturation et fragmentation (09/11/14)

J’ai déjà longuement parlé de la fragmentation sans pour autant avoir pris le temps d’évoquer le phénomène de la saturation qui en est pour partie à l’origine : il me semble nécessaire aujourd’hui de le préciser.

Il faut l’envisager tant comme « état de celui qui ne peut recevoir d’avantage » que comme « état correspondant à la valeur maximale que peut atteindre une grandeur ».

 

Il y a aujourd’hui saturation de toute part : saturation économique, saturation d’informations, saturation de sollicitations, de demandes, de stimuli…

Pour peu, on frôlerait le degré d’entropie du système, et je ne serai pas étonné que l’on finisse par y arriver et que la crise déjà évoquée ne se mue en catastrophe si l’on n’y prend garde.

Le nouveau sujet semble ne plus pouvoir recevoir, assimiler d’avantage, quand aux systèmes économiques, sociétaux, le mode« virtualisé » de leurs activités les entraîne à faire fi de la réalité. La corne d’abondance qui un temps fut le symbole de nos sociétés semble s’être emballée…

 

Cette saturation est alimentée par l’excès et procède d’une forme de déréalisation.

 

Cette déréalisation est elle-même le fait d’une extraction radicale. La société, le sujet sont en quelque sorte extraits d’eux-mêmes sous la forme de fragments, extrait de leur réalité commuée en consumérisme généralisé : ma réalité est devenue ce et ceux que je consomme et la façon dont je me, et les consomme.

 

Toute forme de revendication qui le concerne  se fait par delà le sujet, de manière externalisée. Le sujet n’est plus le centre revendiquant, il est il l’épicentre d’une réaction fragmentaire.

 

Quant à la société, elle s’épuise à simuler et à spéculer sur des valeurs fantômes en créant un écran d’agitation qui paraît lui donner une légitimité. Il en va d’ailleurs de même du politique dont la fonction semble se limiter à fabriquer du politique.

La capacité à recevoir, à conserver, à apprendre, à  com-prendre, à ré-fléchir, semble atteindre ses limites : la légitimité du nouveau sujet ne consiste en rien en cela.

 

Le paradigme de l’immédiateté, de la gestion généralisée de tout (et de tous) à flux tendu, ne permettent pas de s’ouvrir à un temps autre que celui de la gestion, de la marchandisation du quotidien, de la recherche de compensation.

 

La réalité n’est plus ni en deçà ni au-delà de la limite, du mur symbolique du réel, elle va de l’un à l’autre sur un rythme binaire et bipolaire qui rendent impossible toute identification.

L’hyper production de signes, pour ne laisser aucune place au sens, amène à la confusion la plus totale, à la perte radicale de quelque repère que ce soit autre que celui de l’injonction à se consommer sur un mode pulsionnel.

 

Le sujet est devenu son propre objet, dans une logique d’autoréférenciation, d’auto-érotisation quasi prométhéenne. Il est aussi devenu son propre otage sans pour autant qu’il n’y ait d’échange possible avec quoi que ce soit.

 

Il y a là, dans ce qui encore une fois apparaît comme un paradoxe (saturation et surconsommation) la traduction d’une confusion et d’une collusion : confusion et collusion du réel et de la réalité, et pulsion mortifère, Eros et Thanatos s’entrent dévorant dans l’illusion d’une fin, ou d’une faim possible jusqu’à la fusion, jusqu’au débordement, à saturation.

C’est bien là le signe que l’excès semble avoir remporté la partie, et qu’il puisse être clairement désigné comme le mal.

Tant qu’il n‘était pas généralisé, il restait identifiable et on pouvait le choisir, le provoquer, mais rarement tenter de le vaincre sauf à risquer d’y succomber, par contamination radicale.

Le tour de force qu’il a réalisé, c’est de devenir omniprésent jusqu’à ne plus pouvoir être reconnu comme tel. Il s’est inséré subrepticement jusqu’à tout envahir, tout pervertir, y compris les modes de lecture qui auraient permis de le tenir à distance ou d’en jouer.

Face à cela, le « simulacte », par delà le simulacre qui présupposait une volonté de jouer tant du réel que de la réalité. Le « simulacte «  lui se réfère au virtuel et à sa revendication.

 

Le nouveau sujet se livre somme toute à une agitation permanente propre à l’étourdir en produisant du fragment, comme par contamination, pour sursaturer son environnement sur un mode réactif. Et cette agitation relève le plus souvent de la pulsion : elle s’empare du sujet qui ne peut plus produire que cela : sa raison est saturée faute de repères stables qui puissent lui donner raison ou tord.

 

Il est la proie d’une dérégulation alors qu’il devrait être sujet à la loi.

Si la loi autorise la transgression (qu’elle peut punir), la règle, si elle n’est pas respectée entraîne une mise hors du jeu.

 

 La saturation, qui est une forme de dérégulation, conduit le sujet dans une impasse comportementale qui le met d’emblée hors du jeu.

 Elle l’exclut de lui-même en l’infléchissant cependant en boucle sur un mode narcissique autoréférencé, ce, tout en l’excluant de la réalité.

 

L’absence de limite, ou du moins la conception contemporaine qui en fait un obstacle à franchir, ne lui permet plus d’être en toute quiétude ni de se revendiquer en tant qu’individu.

La saturation le contraint à s’externaliser sous forme de fragments tout en le condamnant paradoxalement à désirer désirer sur un mode compulsif et sans fin.

 

 

Marc Bozec.



09/11/2014
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